Habiter son corps plutôt que chercher à l’aimer
On nous répète beaucoup qu’il faudrait apprendre à aimer notre corps.
Aimer nos formes.
Notre ventre.
Nos cicatrices.
Nos rides.
Nos vergetures.
Notre cellulite.
L’intention est belle.
Mais parfois, je me demande si nous n’avons pas transformé cela en une nouvelle chose à réussir.
Aimer son corps.
Comme s’il fallait parvenir un jour à se regarder dans un miroir et tout aimer.
Et si nous commencions ailleurs ?
Non pas en essayant de l’aimer à tout prix.
Mais simplement en apprenant à l’habiter.
Aimer son corps peut devenir une injonction de plus
Il y a des jours où j’aime mon corps.
Et d’autres où je le trouve fatigué, différent, inconfortable. Des jours où je préférerais qu’il fonctionne autrement, qu’il ait une autre apparence, qu’il ne me rappelle pas certaines choses.
Et finalement… est-ce vraiment un problème ?
Notre relation au corps n’a pas besoin d’être parfaitement positive pour être profondément respectueuse.
Je peux ne pas aimer une partie de mon corps aujourd’hui sans pour autant lui faire la guerre.
Je peux ne pas trouver mon ventre beau et quand même poser une main dessus avec douceur.
Je peux ne pas aimer une cicatrice et reconnaître ce qu’elle raconte.
Je peux être déçue par mon corps, parfois même en colère contre lui, et continuer à prendre soin de lui.
Peut-être que le premier pas n’est donc pas :
« Comment réussir à aimer mon corps ? »
Mais plutôt :
« Quelle relation ai-je envie d’avoir avec lui ? »
Habiter son corps, c’est revenir à ce qu’il raconte
Nous savons énormément de choses sur notre corps.
Nous connaissons parfois son poids, ses mensurations, ses cycles, ses performances, ses symptômes.
Mais savons-nous encore ce que cela fait d’être dedans ?
Habiter son corps, c’est revenir aux sensations.
Sentir que quelque chose se contracte.
Qu’une respiration devient plus courte.
Qu’un ventre se noue.
Qu’un bassin se détend.
Qu’une fatigue demande du repos.
Qu’un contact est agréable.
Qu’un autre ne l’est pas.
Qu’une envie apparaît.
Ou qu’elle n’est simplement pas là.
C’est retrouver cette capacité à se demander :
Qu’est-ce que je ressens, là, maintenant ?
Sans forcément analyser.
Sans immédiatement chercher à corriger.
Simplement écouter.
Notre corps n’est pas figé
C’est peut-être aussi l’une des choses les plus difficiles à accepter : notre corps change.
Il change avec les années, les hormones, les cycles, les grossesses, les naissances, les périodes de stress, la maladie, le plaisir, le mouvement, le repos, la ménopause, les événements de notre vie.
Et pourtant, nous voudrions parfois qu’il revienne à une version précédente de lui-même.
Le ventre « d’avant ».
Le périnée « d’avant ».
Les seins « d’avant ».
Le poids « d’avant ».
La sexualité « d’avant ».
Mais le corps n’est pas une photographie.
C’est du vivant.
Et le vivant bouge.
Alors peut-être que la question n’est pas toujours : comment retrouver mon corps d’avant ?
Mais parfois :
Comment rencontrer celui que j’habite aujourd’hui ?
Connaître son corps pour pouvoir choisir
Dans mon métier, je rencontre beaucoup de femmes.
Des femmes enceintes, des jeunes mères, des femmes qui traversent des changements corporels, des douleurs, des questionnements autour de leur périnée, de leur sexualité ou de leur féminité.
Et quelque chose me frappe régulièrement :
nous pouvons vivre toute une vie dans un corps que nous connaissons finalement assez peu.
Nous apprenons parfois davantage à surveiller notre corps qu’à l’écouter.
À nous demander s’il est normal plutôt qu’à découvrir comment il fonctionne.
À nous demander comment il est regardé plutôt que comment nous le ressentons.
Or connaître son corps change quelque chose.
Mettre des mots sur son anatomie.
Comprendre son fonctionnement.
Regarder.
Toucher, si on en a envie.
Identifier ses sensations.
Reconnaître ses limites.
Tout cela peut nous permettre de redevenir davantage actrice de ce qui concerne notre propre corps.
Parce qu’il devient plus facile de choisir lorsque l’on sait ce que l’on ressent.
Habiter son corps, c’est aussi pouvoir dire oui… et non
Cette écoute touche forcément à quelque chose d’essentiel : le choix.
Savoir reconnaître un oui.
Un non.
Un « pas maintenant ».
Un « je ne sais pas encore ».
Un « j’avais envie et maintenant je n’ai plus envie ».
Dans la sexualité évidemment, mais pas seulement.
Dans le soin.
Dans la maternité.
Dans nos relations.
Dans notre manière de travailler, de nous reposer, de bouger, de nous laisser toucher.
Habiter son corps, ce n’est pas lui obéir aveuglément.
C’est simplement lui redonner une place dans nos décisions.
Et si la tendresse venait avant l’amour ?
Peut-être que nous n’avons pas besoin d’aimer chaque centimètre de notre corps.
Peut-être que nous pouvons commencer par quelque chose de beaucoup plus accessible.
La curiosité.
Regarder son corps autrement.
Découvrir une partie de son anatomie que l’on connaissait mal.
Poser une main sur son ventre.
Respirer jusque dans son bassin.
Observer ce qui se passe en soi lorsqu’on ralentit.
Prendre soin d’une peau, d’une cicatrice, d’une vulve, d’un périnée non pas parce qu’ils doivent devenir différents, mais parce qu’ils sont nôtres.
Cela peut sembler minuscule.
Et pourtant, je crois qu’il y a quelque chose de profondément puissant dans le fait de pouvoir regarder son propre corps et lui dire simplement :
« Je te vois. »
Pas « je te trouve magnifique ».
Pas « je t’aime enfin ».
Juste :
Je te vois.
Revenir habiter
Habiter son corps, ce n’est peut-être pas parvenir enfin à l’aimer parfaitement.
C’est apprendre à reconnaître quand il dit oui.
Quand il dit non.
Quand il est fatigué.
Quand il désire.
Quand il a besoin de ralentir.
C’est apprendre son langage.
Le regarder avec un peu moins de jugement et un peu plus de curiosité.
Prendre soin de lui sans chercher constamment à le corriger.
Et peut-être qu’un jour, l’amour vient.
Mais il n’a pas besoin d’être le point de départ.
On peut commencer simplement par revenir habiter chez soi.
